21.09.2009
La face cachée de la lune
6 juillet 1963
Jehan, Montroeuil-au-Bois en Belgique
Le soleil de midi me brûle le visage et sa lumière éblouissante m’oblige à baisser les yeux. En face de moi, il y a ce trou rectangulaire que les fossoyeurs ont creusé la veille. En regardant le cercueil de Valentine descendre doucement, une émotion monte en moi de plus en plus forte, mais mes yeux restent secs. Je ne sais plus pleurer même si j’imagine ma chère Vati inerte à l’intérieur, le visage figé et les doigts croisés emprisonnant son chapelet noir. Je chasse cette image mortuaire pour ne garder que le souvenir d’elle il y a trois jours. Elle avait voulu fêter la fin de mes études et mes 22 ans. Je la revois, petite, un peu ronde, les cheveux blancs et courts, bouclés naturellement, toujours couverte de son inséparable tablier bleu à carreaux. Elle avait préparé un de mes repas préférés : potage de tomates, gigot d’agneau avec des haricots du jardin et clafoutis pour le dessert. Un vrai délice comme à chaque fois. Elle avait même débouché une bouteille de vin, ce qu’elle ne faisait qu’aux grandes occasions. Elle était si contente de me voir revenir enfin habiter au château.
Je lève la tête, passe une main dans mes cheveux pour redresser une mèche rebelle en prenant une profonde inspiration. Droit devant, le clocher de l’église se dresse fièrement comme pour veiller sur les résidents du cimetière. Que vais-je faire sans Valentine au château ? Il va me paraître si triste, si vide malgré la présence d’Augustin. Pauvre Augustin. Debout à côté de moi, le dos voûté, il semble tellement accablé.
Une femme que je ne connais pas s’avance vers moi en me tendant une rose et me fait signe de la jeter sur le cercueil qui maintenant repose au fond du trou. Je lance la fleur et les quelques personnes qui sont autour de moi font de même. Le curé fait le signe de croix sur le cercueil avec un goupillon qu’il me tend ensuite. Je devine que c’est à mon tour de faire la même chose. Après avoir béni le cercueil, je fais quelques pas en arrière et les autres personnes font aussi le signe de croix avant de me saluer et de se diriger vers la sortie du cimetière. J’en reconnais quelques-unes : l’épicière dont je serais incapable de citer le nom, Arlette et François qui travaillent au château, Augustin et Monsieur Petit, le notaire de la famille. Il me semble reconnaître Madame Dubois, une amie chez qui Valentine allait parfois jouer aux cartes. Les autres figures ne me rappellent aucun souvenir. Le notaire arrive en dernier. J’aime bien ce vieil homme à qui je suis reconnaissant de s’être occupé de la gestion de mes biens jusqu’à présent. Il s’approche et me regarde d’un air triste.
- Pauvre Valentine, elle se faisait une joie de votre retour définitif au château. Je ne vois pas votre mère, comment va-t-elle ?
- Je vous avoue que je ne la vois pas beaucoup. Elle n’a pas voulu venir à l’enterrement.
- C’est bien triste de voir comment elle devient, dit-il dans un soupir d’impuissance mêlée de désolation, le regard perdu sur quelques tombes.
Il lève à nouveau ses yeux limpides sur moi.
- Il faudrait que vous passiez chez moi régler quelques formalités. Valentine a laissé un testament.
- Un testament ?
Valentine possédait si peu de chose à ma connaissance. Il se presse de m’expliquer en voyant mon air interrogateur.
- Valentine n’avait pas d’héritier direct, elle voulait que ce soit vous qui héritiez de ce qu’elle possédait.
Je fais un signe d’approbation de la tête.
- Je peux me rendre chez vous demain matin, si cela vous convient .
- Oui, très bien, demain vers 10 heures.
Il me tend la main et s’en va tout en s’appuyant sur sa canne au pommeau d’argent.
Je voudrais rester là encore quelques instants, n’arrivant pas à quitter Vati, mais je sens la main d’Augustin s’agripper à mon bras. La chaleur ajoute du poids à son accablement. Il est temps de rentrer. Nous nous dirigeons vers la sortie du cimetière lorsque le fossoyeur m’appelle.
- Monsieur le Comte, attendez …
L’homme trapu au visage carré arrive près de nous.
- Pardonnez-moi, Monsieur le Comte, le moment est peut-être mal choisi, mais on ne vous voit pas souvent ici et je profite que vous êtes là pour vous demander ce que je dois faire pour vot’ caveau.
- Quel caveau ?
- Ben, l’ caveau de vot’ famille. C’est Valentine qui s’occupait de ça. Elle me disait ce que je devais faire. L’année dernière, j’ai frotté les pierres. Cette année, il faudrait repeindre les grilles. Venez voir.
Je me souviens vaguement d’être venu, il y a très longtemps, déposer des fleurs le jour de la Toussaint devant un caveau. Je devais être petit, sans doute avant que ma mère me mette en pension. Augustin et moi suivons le fossoyeur qui nous emmène vers une sorte de bâtisse en pierre entourée d’une grille en fer forgé noir. Sur un mur de pierre se trouvent inscrits les noms des morts. J’y vois le nom de mon père, le comte Philippe de la Vallière et celui de ma sœur, Eliane de la Vallière. Je ne les ai pas connus : ma soeur est morte quelques mois avant ma naissance et mon père, tué par les Allemands pendant la guerre, est mort en héros de la résistance. C’est tout ce que Valentine et Augustin ont consenti à me dire. Chaque fois que je posais des questions à ce sujet, je voyais bien sur leur visage que c’était des souvenirs douloureux qu’il valait mieux ne pas raviver. Je regarde ce caveau dont les grilles ont l’air d’être encore en bon état mais dont la peinture montre quelques signes de vieillesse. N’y connaissant rien, je décide de faire confiance au fossoyeur.
- Faites comme bon vous semble.
- Comme vous voulez, Monsieur le Comte, je repeindrai les grilles avant la Toussaint.
Il me dit au revoir et s’en va. Je regarde une dernière fois les noms et les dates fixés sur la pierre. Tiens, demain c’est l’anniversaire de la mort de mon père. J’aurais aimé connaître cet homme qui m’a tant manqué, surtout lorsque ma mère me punissait injustement.
Je reprends la direction de la sortie, lentement pour permettre à Augustin de s’appuyer sur mon bras. Son pas est plus hésitant que d’ordinaire. Je ne l’ai jamais vu si abattu. Valentine va lui manquer et leurs petites chamailleries vont me manquer à moi aussi. Nous sortons du cimetière et je vois arriver vers nous Raoul, mon ami d’enfance, et son grand-père Gustave qui officiait comme garde-chasse au château. Leur présence me réconforte. Je n’avais plus vu Raoul depuis Noël où nous avions parlé un bon moment après la messe de minuit. Ça me fait bien plaisir aussi de revoir Gustave et son inséparable casquette brune. Lorsqu’il a pris sa pension, ma mère ne l’a pas remplacé, mais je sais qu’il se promène encore de temps en temps dans les bois entourant le château. Il a beaucoup vieilli. Je me souviens de ses visites lorsque j’étais enfant. Il s’asseyait à la table de la cuisine et buvait lentement la bière bien fraîche que Valentine venait de lui servir. A trois, avec Augustin, ils échangeaient les dernières nouvelles, les derniers potins du village.
Les voilà maintenant tout proches. Le vieux garde s’excuse.
- Bonjour, mes condoléances, nous sommes en retard, ma femme était souffrante et Raoul a dû aller chercher le médecin.
- Bonjour, rien de grave, j’espère, dis-je en leur serrant la main.
- Ça va aller, une bonne bronchite, en pleine chaleur ! Allez comprendre !
Je pense à Vati qui n’a pas eu la chance de s’en sortir. Sa thrombose fut fatale. Nous venions de terminer le clafoutis lorsqu’elle a perdu connaissance. L’ambulance a mis vingt minutes pour arriver au château. A la clinique, elle était restée plusieurs heures dans le coma avant de nous quitter définitivement.
- Où est-elle ? me demande Gustave en montrant du nez la direction du cimetière.
- A droite en montant le long du mur, vous ne pouvez pas vous tromper, il n’y a pas d’autre enterrement aujourd’hui.
Voir Raoul me remonte le moral.
- J’espère que tu vas passer me voir au château comme au bon vieux temps maintenant que je reviens y habiter.
- Tu reviens enfin ? Quelle bonne nouvelle ! Cela me fera très plaisir d’y aller. Je passerai demain dans l’après-midi si ça va pour toi.
- C’est parfait, à demain après-midi.
Gustave n’a rien dit à Augustin, il s’est contenté de lui prendre le bras en partageant sa peine du regard.
Je repars avec Augustin tandis qu’ils se dirigent vers le cimetière. Nous avançons lentement sous les arbres centenaires qui bordent la route et qui nous procurent une agréable fraîcheur. A une centaine de mètres devant nous se trouve l’entrée du château : une large percée dans un haut mur de briques d’habitude fermée par de lourdes grilles que j’ai eu beaucoup de difficultés à ouvrir pour laisser passer le cercueil de Valentine. Un frisson me parcourt comme chaque fois que je reviens dans ce château de brique et de pierre. J’ai toujours apprécié ses grandes fenêtres à croisillons qui laissaient entrer la lumière en abondance. Sans doute parce qu’à l’intérieur, lorsque je me sentais oppressé par la présence de ma mère, je regardais au-dehors et m’évadais du regard. Nous franchissons les grilles et avançons lentement en direction de la porte d’entrée du château. Que vais-je faire ici sans Valentine ? Je suis partagé entre l’envie de fuir ce château où vit ma mère, et celle de me laisser aller à cette force d’attraction qui me retient malgré tout ici. Je regarde les bâtiments à gauche et à droite de l’allée : la conciergerie, les écuries, une ancienne ferme, tout se dégrade, tout semble à l’abandon. Réfléchir, laisser passer un peu de temps avant de prendre une décision. Nous voici devant la porte à double battant, surmontée d’un fronton de pierre où sont taillées les armoiries familiales : un phoenix avec une lune et un soleil, les symboles de l’immortalité et du renouveau perpétuel. Drôle d’emblème pour un château délabré et une famille qui n’a plus qu’un seul descendant !
Le soleil nous écrase de sa chaleur et nous sommes bien contents de sentir la fraîcheur du hall d’entrée en passant la grande porte de chêne.
Nous nous dirigeons vers la cuisine. Arrivé à la hauteur de la salle à manger, j’aperçois la longue table où enfant, je prenais mes repas, seul avec ma mère. Souvenirs pénibles de séances de supplices où je devais me tenir droit, manger en silence et vider mon assiette. Valentine s’arrangeait pour ne pas trop me servir, mais ma mère insistait toujours pour qu’elle en rajoute surtout lorsque c’était des choux de Bruxelles que je détestais. Cela fait bien longtemps maintenant que je ne suis plus obligé de subir la présence de ma mère au dîner. Cela date de mon départ en pension. Même les rares dimanches où je revenais au château, je mangeais avec Vati et Augustin.
J’arrive dans la cuisine où le soleil entre abondamment l’après- midi. Deux murs sont tapissés de grandes armoires en bois et, au milieu du troisième, trône une magnifique cuisinière au charbon émaillée et décorée de fleurs peintes à la main. Une grande table en bois occupe le milieu de la pièce.
Arlette, la nouvelle cuisinière et femme d’entretien arrive de l’étage et met la table pour quatre : pour elle et son mari François, le jardinier, pour Augustin et moi. La cuisine dégage une odeur de
potage aux tomates qu’elle sert dans de grands bols. Ici, je me sens bien. C’était le royaume de Valentine et Augustin. Ici, la vie a une
saveur douce et agréable. Ou plutôt, avait : une partie de l’âme de cette pièce s’est éteinte avec Valentine. Il me reste les bons souvenirs des moments passés ici. Mais sans Valentine, la cuisine me semble triste, tout me paraît triste.
Marie, Siriac en France, au même moment
Quelle belle journée, mais quelle chaleur ! Je pédale de moins en moins vite parce que j’arrive en haut de la côte. Mais quel bonheur ce nouveau vélo reçu pour l’anniversaire de mes dix-huit ans. Avec ses trois vitesses, c’est tout de même plus facile qu’avec mon vieux vélo. Enfin, j’y suis et de là-haut, je découvre avec plaisir comme à chaque fois, ce paysage vallonné si cher à mon coeur. Au loin j’aperçois maintenant le toit des écuries. Je me laisse descendre le long du petit bois. J’adore sentir le vent me caresser la peau et me rafraîchir.
De l’autre côté de la route, le champ est bordé de coquelicots et de marguerites. J’en faisais de gros bouquets lorsque j’étais enfant. Le soleil de midi dore les épis de blés qui ondulent lentement. J’arrive en bas de la descente et me remets à pédaler. Je ne me sens jamais aussi bien que lorsque je viens de jouer du piano pendant deux heures. Je longe maintenant le champ où se trouvent les juments avec leur poulain. Il y en a eu cinq cette année. Ils sont magnifiques. De vrais pur-sang. Quelques-uns me suivent à la course avant de rejoindre leur mère. J’arrive enfin dans la cour de la ferme familiale. Je me sens si bien dans cet environnement familier. Je saute en bas du vélo que je dépose à côté de la porte de l’écurie. Mon père est à l’intérieur avec Pégase, son cheval préféré malgré sa vieillesse.
- Comment va-t-il ?
Il se retourne et je lis de l’inquiétude sur son visage.
- ça va aller, mais on ne pourra plus le monter.
Mon père qui n’a jamais fait d’études s’y connaît en chevaux bien mieux qu’un vétérinaire. Je regarde cet homme grand et fort caresser le cou du cheval.
- Tu l’aimes trop ce cheval, tu vas être triste quand il partira. Pourquoi est-ce ton préféré ?
Un soupçon de tristesse passe dans son regard.
- Bah, c’est comme ça, tu n’en as pas un préféré toi ?
- Non, je les aime tous, encore que moi, je n’ai pas la passion des chevaux comme toi et Martin.
Il me regarde en souriant.
- Ah pour ça non, toi c’est la musique, je sais !
- Eh oui, il faut de tout pour faire un monde !
Je croise Martin en sortant de l’écurie. Il porte un seau d’avoine et un autre rempli de carottes. Pégase va se régaler.
Je prends mon vélo et vais le déposer dans la grange avant de rentrer dans le corps de bâtiment que nous habitons. Ma mère se trouve dans la cuisine en train de préparer le déjeuner et Julie ma petite sœur arrive sur moi en courant.
- Marie, tu joues avec moi ? me demande-t-elle implorante.
- Je dois aider maman, tu sais bien… Tout à l’heure, j’irai te
raconter une histoire.
- Promis ?
- Promis.
Jean, Siriac
Mange, mon bon Pégase, mange, ça te fera du bien. Je passe ma main sur son flanc où les côtes saillent. Il se fait vieux et cela me rend triste. Je le revois au moment de sa splendeur, piaffer d’impatience dans les écuries du duc. Quel caractère ce cheval, mais quelle élégance et quelle rapidité. Il en a gagné des courses et il en a fait gagner de l’argent au duc… et à moi aussi d’ailleurs. J’arrête de le caresser et le regarde un instant. Il sort la tête du seau d’avoine pour me regarder. J’ai l’impression qu’il devine mes pensées. Il vient toucher ma poitrine de ses narines comme pour renifler mon odeur. Quelques tapes amicales sur ses joues ont l’air de le rassurer et il se remet à manger.
- Les autres chevaux attendent eux aussi leur visite, lui dis-je en le quittant à regret.
En sortant du box, je vois Adrienne de la ferme voisine qui arrive en se dépêchant.
- Ah Jean ! Il nous arrive un malheur. Emile s’est cassé la jambe.
- Comment c’est arrivé ?
- Il a sauté de la charrette et son pied a glissé sur du foin qui restait par terre. Le docteur est passé : il ne peut pas quitter le lit avant quinze jours. T’imagines, quinze jours pendant les moissons !
Je passe ma manche sur le front pour éponger la sueur tout en réfléchissant. C’est une tuile, mais on finira bien par trouver une
solution.
- Bon, ne t’en fais pas, je ne vais pas vous laisser tomber, on va se débrouiller. Je vais appeler Firmin et on va s’arranger pour vos moissons. Et puis, Martin peut m’aider maintenant.
Adrienne est presque en larmes, de reconnaissance. Son malheur, c’est de ne pas avoir eu d’enfant. Emile et Adrienne sont seuls pour faire tourner leur petite ferme.
- C’est trop gentil de ta part, je sais que tu as aussi tes moissons mais je ne sais pas comment je pourrais m’en sortir sans ton aide.
- Allez, tu sais bien qu’entre fermiers, on ne se laisse pas tomber !
La comtesse Charlotte, Montroeuil-au-Bois
Je dépose l’aiguille sur le disque et mon vieux phonographe se met à résonner d’une musique usée par le passage du saphir. Ça
crachote beaucoup mais je distingue encore quelques sons de ma
mélodie préférée, une valse de Strauss.
Je dois être prête ! Il faut que je m’exerce. Je fais quelques pas de valse, quelqu’un frappe à ma porte. Qui vient me déranger ?
- Qui est là ?
- C’est Arlette, je vous apporte votre repas.
- Je n’ai pas faim. Laisse-moi tranquille.
- Je vous le dépose à côté de votre porte, si vous voulez manger plus tard.
Je ne réponds rien. Je n’ai pas faim. La musique remplit à nouveau l’espace de ma chambre et j’esquisse quelques pas de valse. Il faut que je m’entraîne pour être prête lorsque Arnaud viendra me chercher pour m’épouser.
Jehan, Montroeuil-au-Bois
Après le repas où je ne suis pas arrivé à avaler grand-chose, je décide d’aller marcher dans le parc. Depuis que je suis rentré de Louvain, je n’ai vraiment eu, ni le temps, ni l’envie de m’y promener. La mort de Vati m’a assommé. Heureusement qu’Arlette et François étaient là. Avec le notaire Petit, ils m’ont bien aidé pour l’enterrement.
Je propose à Augustin de m’accompagner pour la promenade, mais il refuse. C’est la première fois qu’il ne vient pas avec moi faire le tour du potager et du parc.
Je marche donc seul dans les allées et comme quand j’étais enfant, je regarde les lignes de légumes bien régulières. Il y a peu de mauvaises herbes entre les rangées. François est un bon jardinier. Je passe devant les plants de haricots. Nous en avons mangé ce midi. Ils sont délicieux mais l’absence de Vati m’a empêché de les apprécier vraiment. Plus loin, je reconnais les carottes. Encore un peu jeunes, mais je les devine déjà sous leur feuillage dentelé. Je continue ma promenade, persil, oignons, salades, pommes de terre. Je passe la main sur la menthe. Il s’en dégage une odeur rafraîchissante. J’arrive près de la serre. A l’intérieur grimpent quelques vignes qui annoncent une récolte abondante. Il est trois heures et il fait de plus en plus chaud. Je sens que je dois me mettre à l’ombre : ma peau ne supporte pas le soleil et Vati ne serait pas contente si j’attrapais un coup de soleil. Ah ! Vati. Elle est encore si présente. Au fond du potager, je passe par la petite porte qui mène au verger et puis au bois. Je suis enfin à l’ombre. Je regarde ces arbres que j’ai toujours connus. Lorsque j’étais enfant, je venais cueillir les fruits avec Vati et Augustin. C’était d’abord le tour des cerises, puis des prunes, ensuite les poires et finalement les pommes. Quel plaisir que de croquer dans tous ces fruits juteux ! Je continue ma promenade qui me conduit dans le bois derrière le château. Entre les deux, s’étend une grande pièce d’eau où j’allais
pêcher avec Augustin et Raoul. Tout est calme, écrasé de chaleur. Je marche à l’ombre des grands arbres dont certains sont morts. Il y en a un qui est même couché sur d’autres, comme arraché par une tempête. Le chemin que je parcourais autrefois semble être mangé par la végétation. C’est à peine si je peux encore passer à certains endroits. Depuis quand ne suis-je plus venu ici ? Je remonte dans mes souvenirs. Cela doit faire quelques années. J’étudiais à Louvain et lorsque je revenais le dimanche pour dire bonjour à Valentine et Augustin, j’avais si peu de temps, juste assez pour faire le tour du potager et du verger avec Augustin. Je ne revenais pas souvent parce que la joie de retrouver Vati et Augustin était souvent gâchée par la présence de ma mère. Aujourd’hui, je le regrette.
Penser à ma mère me donne froid dans le dos. Je ne l’ai vue que deux fois depuis que je suis revenu. Je suis allé la saluer dès mon arrivée. J’ai reçu un accueil moins glacial que d’habitude. Je me demande même si elle m’a reconnu. La deuxième fois, c’était pour lui annoncer le décès de Valentine. Elle a à peine réagi. Elle reste enfermée dans sa chambre. Je ne la comprendrai jamais.
Plus j’avance et plus le chemin est envahi par les ronces. Je m’arrête, regarde la cime des arbres qui commencent à bouger. Le vent se lève, il fait lourd. Je décide de revenir demain avec un outil pour redessiner le passage.
En revenant sur mes pas, le vent se fait de plus en plus violent. Au loin, le tonnerre gronde. Je presse le pas et j’arrive au château juste au moment où l’orage éclate en lâchant de grosses gouttes. Je croise
Arlette et François qui m’expliquent qu’ils montent au grenier pour vérifier les bassines en dessous des fuites du toit. Je décide d’aller avec eux. Le grenier est une immense pièce éclairée par de nombreuses
lucarnes. La charpente en chêne est magnifique mais la couverture est vieille et j’aperçois de l’intérieur des dizaines de trous par où s’infiltre la lumière et aussi malheureusement la pluie. Il y a déjà beaucoup de bassines à moitié pleines et François en vide l’eau dans une corniche par une des lucarnes. Je l’aide dans sa tâche alors que l’orage redouble de violence. Les éclairs illuminent de temps à autre le grenier et le tonnerre
résonne de plus en plus fort. Après vérification qu’il y avait un bassin en dessous de toutes les fuites du toit, je regarde le plancher de chêne où l’eau a laissé bon nombre d’auréoles. C’est malheureux de voir ça. Il est temps que je m’occupe enfin de ce château. Quelle ironie ! Alors que ma spécialité à Louvain était l’étude de la construction des châteaux, je laissais le mien se détériorer. Je me rends compte à quel point ma mère ne s’est jamais préoccupée de la gestion de ce patrimoine. Il est vrai qu’aujourd’hui, il semble bien qu’elle n’en ait plus les facultés. Mais ai-je vraiment envie de sauver ce château ? Lorsque Augustin sera lui aussi parti, qu’est-ce qui me retiendra ici ?
Jean, Siriac
Ah ! Ils sont tous là : Louise, Marie, Martin, Vincent et Julie.
Je m’assieds en bout de table à la place qu’occupait mon père avant moi et son père avant lui. Après le bénédicité, Louise et Marie apportent les plats. Je me sers en premier, puis passe les plats à Louise. Je vois Julie qui fait la moue, elle n’aime pas les courgettes. Elle sait que ça ne sert à rien de rouspéter, elle devra finir son assiette comme tout le monde. Les deux garçons ont l’air bien excités aujourd’hui. Ils se donnent des tapes en dessous de la table.
- Vos mains sur la table, les garçons!
Je ne dois jamais le dire deux fois.
Marie remplit mon verre de vin et les autres verres d’eau. Je regarde avec fierté ma famille : Louise et mes quatre enfants. Quel homme ne serait pas fier. Marie, l’artiste, l’enjouée, la joie de vivre en chair et en os. Elle mange délicatement, avec grâce exactement comme si elle était en train de jouer du piano ! Martin le travailleur, l’amoureux des chevaux tout comme moi ! Pour sûr, c’est lui qui reprendra la ferme. Vincent, un peu trop intellectuel, toujours plongé dans ses livres et posant mille questions auxquelles je ne sais pas toujours répondre. Sacré Vincent ! Et ma petite Julie, la câline, toujours prête à rendre service malgré son jeune âge.
Ils mangent en silence et lorsque nous avons tous fini, la conversation peut alors commencer. C’est Martin qui commence aujourd’hui.
- Dis papa, quand est-ce que je pourrai monter Astor ?
Rose, Montroeuil-au Bois
La nuit est tombée. Après l’orage, j’ai ouvert les petites fenêtres de la maison pour la rafraîchir un peu. J’aime sentir l’odeur de la forêt après la pluie. Assise dans mon fauteuil, je regarde le ciel dégagé des nuages qui ont laissé la place à une lune presque ronde. Je n’ai pas allumé la veilleuse et dans la pénombre, j’écoute les chuchotements de la forêt. Je n’arrive pas à dormir et je suis venue m’asseoir dans ce petit salon où se bousculent tant de souvenirs. Cela fait un an que je n’étais pas revenue ici. Je fixe la photo de Philippe qui est posée sur le guéridon juste en face de moi.
- Alors, tu vois que je ne t’oublie pas, lui dis-je tout bas.
Je regarde cette pièce, témoin de nos amours illicites. Je n’ai pas de regret. J’aimerais juste qu’il soit là près de moi, tout comme avant. Une légère brise m’apporte les odeurs de la forêt. Je ferme les yeux et imagine que c’est Philippe qui vient d’entrer avec elle. Il s’assied en face de moi dans ce gros fauteuil où il avait coutume de venir fumer un de ses havanes. Je sens sa présence. Je me lève et vais déposer un disque sur le vieux gramophone. Tout comme avant lorsque nous passions nos soirées ainsi à écouter un air d’opéra. Le disque tourne et à l’instant où je dépose l’aiguille, une voix de femme remplit la pièce de son chant joyeux. Je retourne m’asseoir dans mon fauteuil et écoute les yeux fermés cet air que nous avons écouté tant de fois.
7 juillet 1963
Jehan, Montroeuil-au-Bois
La maison du notaire se trouve sur la place de l’église. Elle est reconnaissable à ses parterres de roses de chaque côté de l’allée qui mène à l’entrée de la maison. Je sonne et le notaire finit par apparaître dans l’ouverture de la grande porte en chêne. Je le salue et il me fait entrer dans un vestibule puis dans un salon aux gros fauteuils de tissu bordeaux. Il me fait signe de m’asseoir et commence à me parler.
- Je dois d’abord vous féliciter pour votre diplôme de licencié en histoire. Je n’en ai pas encore eu l’occasion. Vous avez très bien réussi, une grande distinction !
- Je vous remercie, vous êtes bien informé.
- C’est Valentine qui me tenait au courant de vos résultats. Elle était si fière. Ah ! Valentine, … elle n’aura pas profité de votre retour au château.
Je n’arrive pas à sortir un son de ma bouche, ma gorge se serre de tristesse à l’évocation de Vati. Le notaire laisse passer quelques secondes avant de me fixer de ses yeux limpides.
- Je suis bien content que vous soyez venu, non seulement pour le testament de Valentine mais aussi parce que voulais vous dire qu’il est temps que vous repreniez la gestion de votre patrimoine. J’ai bientôt quatre-vingt-deux ans. J’ai tenu la promesse que j’avais faite à votre père de gérer vos biens jusqu’à votre majorité. J’ai continué, à votre demande d’ailleurs, jusqu’à la fin de vos études. Enfin, … aujourd’hui, c’est mon fils qui s’en occupe principalement. Mais maintenant il est temps que vous soyez au courant de vos affaires.
J’en profite pour poser quelques questions qui me trottent dans la tête depuis hier.
- C’est vrai que je ne me suis jamais beaucoup occupé des questions financières et je vous remercie beaucoup pour votre aide et votre dévouement. Hier, je me suis rendu compte à quel point le château a besoin de réparations. Ai-je à ma disposition une somme d’argent pour effectuer certains travaux ou dois-je étudier la possibilité de le vendre ?
- Le vendre ? Je ne pense pas que le comte Philippe aurait apprécié…
Le notaire a l’air attristé.
- Enfin, c’est vous qui décidez. Vous êtes l’unique héritier du comte Philippe. Tous ses biens vous appartiennent, … mais, … mais, … il ne vous a laissé qu’un quart de l’usufruit.
Comme il voit sur mon air interrogatif que je ne comprends pas bien, il prend le temps de m’expliquer.
- L’usufruit, c’est l’argent que vous rapportent vos biens, vos terres, vos fermes, vos bois. C’est principalement ce que viennent apporter chaque année les fermiers qui louent vos terres ainsi que les loyers mensuels de vos fermes et de vos maisons. Cela fait entre sept et huit millions par an, déduction faite des impôts. Il vous en reste un quart, donc environ deux millions par an. Avec ces deux millions, j’ai dû payer vos études, vos voyages d’études, votre argent de poche, votre loyer à Louvain, le personnel du château que votre mère ne payait plus et les assurances. C’est aussi avec cet argent que vous avez pu vous acheter une voiture.
Il me regarde d’un air désolé.
- Il ne reste donc pas grand-chose mais j’ai gardé tous les comptes que vous pouvez consulter. J’ajouterai en plus que je ne me suis pas payé. J’ai fait cela gratuitement en souvenir de l’amitié qui me liait au comte Philippe et rassurez-vous, je ne réclame rien.
J’éprouve pour ce petit homme une sincère gratitude.
- Merci encore pour tout ce que vous avez fait. Je ne sais pas ce qui se serait passé si vous n’aviez pas été là. Mais qu’a fait ma mère avec tout cet argent qui lui restait ?
Après un moment d’hésitation, il se met tout de même à parler, mais je le sens ennuyé.
- Je ne sais pas. Deux fois par an, je lui remets en main propre de l’argent liquide. Elle n’a jamais voulu que je mette cet argent sur un compte. Je lui disais bien de temps en temps qu’elle devait faire des réparations à la toiture mais c’était peine perdue. C’est pour cela que je suis content que vous reveniez enfin habiter chez vous. Le comte Philippe ne serait pas heureux de voir son château tomber en ruine !
Après quelques secondes de réflexion, il se remet à parler.
- J’ai ici les fermages des six derniers mois. Cela fait environ deux millions de francs. Je vous en dois donc cinq cent mille que je vais déposer sur votre compte et je dois porter à la comtesse un million et demi de francs. Imaginez que quelqu’un de malhonnête sache ce que je transporte dans ma mallette… C’est pour cela que je me fais toujours accompagner par mon fils.
Une sonnerie retentit dans le bâtiment.
- Voilà les témoins ! dit le notaire en se levant de son fauteuil. Venez avec moi.
Il m’invite à le suivre dans le bureau de l’étude tenue maintenant par son fils. Il me conduit par un couloir assez large mais sombre, dans une pièce aux grandes fenêtres où un homme d’une cinquantaine d’années trône derrière un gros bureau en acajou. Celui-ci se lève pour me saluer ainsi que les deux témoins qui viennent d’arriver, avant d’ouvrir le testament de Vati à l’aide d’un coupe-papier en ivoire. Elle me
lègue l’entièreté de ses biens, ce qui équivaut à ce qui se trouve dans sa chambre au château.
Cela me touche beaucoup que Valentine ait pensé à moi. Lorsque toutes les formalités sont accomplies et que les deux témoins sont
partis, le vieux notaire me tend une enveloppe.
- Elle m’avait demandé de vous remettre ceci lorsqu’elle ne serait plus là.
Je prends l’enveloppe sur laquelle il est juste écrit : pour Jehan de la part de Valentine. Je ne reconnais pas l’écriture, sans doute celle du notaire. Je le remercie et la glisse dans ma poche pour pouvoir la lire seul, plus tard.
Je conviens d’un rendez-vous pour venir chercher les documents concernant la gestion de mon domaine et prends congé de mes hôtes.
En passant devant le cimetière, je ne peux m’empêcher d’aller me recueillir sur la tombe de Vati. Le trou est rebouché et les quelques bouquets de fleurs sont déposés à même la terre. Je n’arrive pas encore à me dire que je ne la verrai plus, ne lui parlerai plus. La tristesse et une sorte de lassitude m’envahissent à présent. Je repense à ma visite chez le notaire. Je sors l’enveloppe de ma poche et l’ouvre à l’aide de mon canif de poche. Il en sort une simple feuille jaunâtre sur laquelle Valentine a écrit : « Pardonne-moi pour tout le mal que j’ai pu te faire et tout le bien que je ne t’ai pas fait. » Valentine. Ps : Dans mon secrétaire, il y a une cachette secrète.
Ma chère Valentine, c’est bien toi, ça. Tu t’es dévouée toute ta vie pour moi, que veux-tu que je te pardonne ?
Je remets la lettre dans ma poche et je frissonne alors qu’il fait une chaleur étouffante. C’est sans doute cette lettre. C’est un peu comme si Vati venait de me parler d’outre-tombe.
En me dirigeant vers la sortie du cimetière, je passe devant le caveau de famille. Sur le fronton est indiqué : Famille de la Vallière. Toute ma famille paternelle doit se trouver là. Mais tous ceux qui sont à l’intérieur de cette dernière demeure, couchés, immobiles, sans vie, je ne les ai pas connus. Je ne sais rien d’eux. Tiens, il y a un bouquet de roses accroché sur la grille du caveau. Il n’était pas là hier matin. Qui a pu venir déposer des fleurs ? Est-ce en rapport avec la date anniversaire de la mort de mon père ? Cela m’étonnerait que ce soit ma mère, elle ne sort plus du château, elle n’est même pas venue à l’enterrement de Valentine.
J’aperçois le fossoyeur qui arrive vers moi, le salue et lui demande s’il connaît la personne qui est venue déposer les roses.
- C’est une dame. Elle vient chaque année, mais je ne la connais pas. Elle n’est pas d’ici, j’ le saurais.
Qui peut bien être cette femme ?
Marie, à Siriac
- Voilà, maman, j’ai terminé la vaisselle.
Elle me répond sans se retourner.
- Ça va, tu peux partir.
Je m’en vais presque en courant, j’enfourche mon vélo et me
dirige vers le château. Il fait déjà chaud. Le soleil écrase les champs de blé autour de moi. La route monte, je ralentis malgré mon bon coup de pédale. J’arrive enfin à l’entrée de l’allée qui mène au château. Il y fait un peu plus frais à l’ombre des grands chênes. Comme tous les jours, je dépose mon vélo au même endroit, contre la grosse tour. Je sonne et j’attends. C’est Isabelle qui vient m’ouvrir. Comme chaque fois, la fille de la duchesse m’accueille froidement, d’un air condescendant. Je n’y prête plus attention. Je vais dans la bibliothèque dire bonjour à la duchesse qui m’accueille toujours avec son large sourire et puis me dirige vers le grand salon où se trouve le piano. Heureusement qu’elle m’aime bien et qu’elle me permet de venir jouer sur son piano. Si elle n’était pas là, je suis sûre que sa fille ne me laisserait pas le faire.
Je m’assieds, reprends mon souffle quelques instants, choisis une partition, détends mes longs doigts. Je les pose délicatement sur les touches, ferme les yeux quelques instants et… commence à jouer.
Jehan, Montroeuil-au-Bois, à midi
Assis à la table de la cuisine, je viens de terminer mon repas. Augustin est déjà monté dans sa chambre. Un sentiment de tristesse m’envahit. C’est maintenant que Valentine me manque le plus.
Lorsque je revenais pour quelques jours au château, après le dîner, je racontais ce que j’avais fait à Louvain. Et puis c’était à leur tour de me raconter leurs anecdotes.
Arlette termine la vaisselle et François est assis en face de moi en train de finir de boire une bière. Je ne sais pratiquement rien sur eux, je dois apprendre à mieux les connaître. Ils vont partager ma vie désormais. Mais aujourd’hui, je n’ai pas le cœur à
entamer la conversation. Je décide d’aller me reposer un peu avant l’arrivée de Raoul.
En haut de l’escalier monumental, dans le couloir de droite se trouvent les pièces qu’occupe ma mère. J’entends un air de valse. Je vais vers la gauche en direction de ma chambre. Je repense à la visite chez le notaire et à la lettre de Vati. Je rebrousse chemin et me dirige vers le second étage où se trouvent les chambres des domestiques. La chambre de Valentine se situe au bout du couloir, à côté de celle d’Augustin. Arlette et François ont préféré loger dans la conciergerie à l’entrée du château. J’ouvre la porte. Tout est bien rangé comme
d’habitude. Son lit est refait comme chaque matin. Personne n’y a touché depuis sa mort. Arlette est juste venue chercher une robe pour faire sa toilette funéraire. Elle a pris la mauve avec des grandes fleurs noires. C’était celle des grands jours… Il ne manque que Vati, mais son odeur est encore présente : un mélange de cire et d’eau de Cologne. Je me souviens que je venais ici lorsque j’étais enfant. Je me blottissais dans son lit et elle me racontait des histoires. Il y a peu de meubles dans cette chambre. C’est là que je me rends compte qu’elle était complètement dévouée au service dans ce château. Pas de
famille, pas de maison. A-t-elle seulement été payée pour ses services ? Il me semble que le notaire m’a parlé du personnel qu’il fallait payer. Je suppose qu’il parlait de Valentine et d’Augustin. Ce qui m’entoure se résume à peu de chose : un lit, une garde-robe, une commode et un petit secrétaire. J’ouvre la garde-robe. Quelques robes pendent sur des cintres. Je les reconnais toutes, mais n’ose pas les toucher, elles lui appartiennent encore. Je referme la porte. Tiens, le secrétaire, dans sa lettre Vati parlait d’une cachette secrète. Je reconnais bien là Valentine, elle aimait jouer et faire des surprises. C’est sa dernière devinette. Voilà ma curiosité éveillée. J’examine de plus près le secrétaire. J’ouvre les
tiroirs, rien de spécial, pas de volume caché. Je rabats la tablette du haut. A l’intérieur se trouvent une série de petits tiroirs. Je n’y découvre pas de cachette. Je me pique au jeu. Ce n’est pas possible, je dois la trouver ! J’examine tous les volumes attentivement et cherche l’endroit où pourrait se situer la cache. Là, au-dessus des petits tiroirs. Une pièce de bois ferme l’espace entre le dernier tiroir et le dessus du meuble. J’ouvre le dernier tiroir et tire sur la pièce de bois. Victoire ! La pièce avance,
libérant un petit tiroir où se trouve un paquet de lettres ficelées. A côté, une liasse de billets et quelques clés. Je compte l’argent, il y en a pour quarante mille francs environ. Je me souviens que Vati n’aimait pas les banques. Je remets la liasse en place et prends l’autre paquet. Les lettres sont adressées à un certain Jean Rougard qui habite à Siriac en France.
Je ne reconnais pas l’écriture. Je retourne le paquet. Il n’y a pas d’adresse d’expéditeur. Pas de timbre, pas de date, à moins d’ouvrir une lettre. Pourquoi ces lettres n’ont-elles jamais été postées ? Et pourquoi se
retrouvent-elles là, dans un tiroir secret ? Je reste pensif à me demander ce que je vais faire de cet étrange paquet. Je décide de le remettre à sa place pour l’instant et je referme le tiroir et le secrétaire. J’ai d’autres problèmes à résoudre. Tantôt, je reçois Raoul et j’en suis déjà heureux rien que d’y penser.
Raoul, l’après-midi au château
Le château me paraît toujours aussi beau. Je ne sais pas pourquoi il me fascine autant. Est-ce son harmonie ou les souvenirs qui y sont liés ? Ceux qui me rappellent les promenades avec grand-père. Ou peut-être encore cette impression en passant les grilles que le temps s’arrête, que je peux m’y sentir comme on s’y sentait dans les siècles précédents. Rien n’a vraiment évolué depuis sa création. Mais en y regardant de plus près, je constate que les peintures s’écaillent, que des ardoises manquent sur le toit, que les parterres ne sont plus entretenus comme auparavant. Cela me rend triste. Lorsque j’étais petit, l’entrée était fleurie et les pelouses impeccables. Je gravis le perron et tire sur la chaîne qui actionne la cloche devant la porte. Jehan vient m’ouvrir. Il a toujours cette tête d’intellectuel timide en pleine réflexion. On se dit bonjour et il m’emmène faire un tour dans le parc.
Nous passons par le potager et la vue des légumes, surtout des poireaux fraîchement repiqués, me rappelle de bons vieux souvenirs.
- Tu te rappelles que nous faisions des blagues à Augustin ?
- Comment l’oublier ? me dit Jehan en se tournant vers moi.
- Celle que je préfère, c’est le jour où l’on a remplacé les poireaux à peine repiqués par des salades. Augustin croyait qu’il était devenu fou jusqu’au moment où il nous a vus derrière la serre en train de rire comme des malades.
- Et moi j’aime bien celle où nous avions cueilli toutes les groseilles pour faire croire que c’était les oiseaux qui avaient tout mangé la nuit. On s’était levé tôt, bien avant Augustin et Valentine. Lorsqu’ils sont arrivés pour les cueillir et il n’y en avait plus une seule. Catastrophe, il n’y aurait pas de confiture ! Mais je ne me souviens plus de ce qui s’est passé ensuite.
- Mais si ! Pendant qu’ils étaient au jardin, nous les avions portées dans la cuisine sans nous faire voir et nous avons toujours nié que c’était nous.
- Oui, mais ils n’étaient pas dupes. On a même reçu un paquet de bonbons en récompense, tu te souviens ?
- Ah, les bonbons à la violette de Vati !
Nous marchons lentement à travers le potager en direction du bois. Nous rigolons comme des enfants des bêtises que nous faisions ensemble il y a plus de dix ans.
- Tu sais, ce sont les grandes balades avec mon grand-père, le
garde-chasse, qui m’ont décidé à devenir ingénieur des eaux et forêts. J’ai parcouru ces bois dans tous les sens, je connais chaque arbre, chaque buisson.
Il tourne la tête vers moi avec l’expression d’avoir une idée lumineuse.
- Raoul, veux-tu m’aider ?
Je le regarde, l’air interrogatif. Il s’arrête et en désignant les arbres qui nous entourent.
- Je n’y connais rien en matière d’arbres. J’aimerais avoir ton avis. Qu’en penses-tu ? Que ferais-tu si tu possédais ce domaine ?
Je regarde les hêtres géants qui nous entourent. Je m’avance pour en toucher un et voir l’état de son écorce. Il y a des arbres tombés, sans doute arrachés par un orage parce que trop vieux
- Je rajeunirais le bois.
- Rajeunir ?
- Oui, couper les arbres trop vieux qui risquent de tomber au premier coup de vent et qui font de l’ombre aux plus jeunes. Regarde, même les chemins sont recouverts de ronces. Ces bois n’ont plus été entretenus depuis trop longtemps.
- Depuis la mort de mon père, probablement. J’aimerais que tu t’en occupes. Je t’engage, si tu veux.
Je réfléchis un instant. Je ne m’y attendais pas. Mais c’est tentant parce que j’aime vraiment ce domaine.
- Je n’ai pas fini mes études, mais je peux t’aider pendant ces
vacances-ci. Après on verra.
Je lui tends la main dans laquelle vient claquer la sienne. Son visage est détendu et ses yeux me disent toute sa reconnaissance.
21:46 Écrit par Anne Ledru dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note |
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